Histoires & témoignages

Trois générations sous le même toit

Dans un appartement de Saint-Denis, une grand-mère, sa fille et ses petits-enfants parlent trois langues différentes à table. Chronique d’une cohabitation linguistique.

Trois générations sous le même toit
Photographie — Histoires & témoignages · Roots Without Borders

Reportage de la rédaction à Saint-Denis. Les prénoms ont été modifiés à la demande de la famille.

Dans un appartement du centre de Saint-Denis, trois générations partagent soixante-douze mètres carrés et trois langues. Il y a Sadio, la grand-mère, 74 ans, arrivée du Mali au milieu des années 1980, qui parle soninké et presque uniquement soninké. Il y a Fatou, sa fille, 46 ans, qui passe d’une langue à l’autre au milieu d’une phrase, parfois au milieu d’un mot. Et il y a les enfants de Fatou — Ibrahima, 15 ans, et Aïssata, 11 ans — qui comprennent tout et répondent en français. Nous avons passé plusieurs après-midis à leur table.

16 h 30, l’heure du thé et des trois canaux

Tout commence par le thé. Sadio le prépare à l’ancienne, trois services, du plus amer au plus sucré. Elle parle à la théière, aux verres, à sa petite-fille : tout en soninké. Aïssata répond « oui mamie » en français, se lève, apporte le sucre. La scène est parfaitement fluide et parfaitement asymétrique : chacune parle sa langue, chacune comprend l’autre, aucune ne parle la langue de l’autre. Fatou, qui rentre du travail, traverse la cuisine et fait la jonction — une phrase en soninké pour sa mère, une phrase en français pour sa fille, et souvent une troisième, hybride, pour tout le monde à la fois.

À cette table, on appelle cela « on se comprend ». Notre dossier sur les mythes et réalités du bilinguisme le rappelle : comprendre une langue sans la parler n’est pas un échec de transmission, c’est l’une de ses formes les plus répandues.

La langue du riz et la langue des devoirs

Chaque langue a son territoire. Le soninké, c’est la cuisine, la nourriture, la parenté, la pudeur et la colère. Quand Sadio veut gronder, consoler, bénir, elle le fait en soninké, et ses petits-enfants saisissent l’intention avant les mots. Le français, c’est l’école, les écrans, les papiers, l’avenir. Quand Sadio s’approche des cahiers d’Ibrahima, elle hoche la tête devant une écriture qu’elle ne lit pas. Entre les deux, il y a la langue de Fatou : un français truffé de soninké, un soninké qui accueille des mots français francisés — « la carte vitale », « le rendez-vous », « la directrice » — parce que certaines choses n’existent qu’ici.

« Ma mère dit que je parle un soninké cassé, sourit Fatou. Mes enfants disent que je parle un français bizarre. Moi je dis que je parle la langue du milieu. »

Trois générations réunies autour du dîner
Au dîner, les trois langues se croisent autour du plat commun, chacune sur son territoire.

Ce que mamie ne dit qu’en soninké

Il y a des choses que Sadio ne dira jamais en français — non par refus, mais parce que, dit-elle par la voix de sa fille, « certaines paroles n’ont pas de valise pour voyager ». Les proverbes, d’abord, qu’elle sème dans la conversation et que Fatou traduit en s’excusant de les abîmer. Les récits du village, ensuite, qui reviennent le soir, quand la télévision est éteinte. Ibrahima avoue qu’il en connaît les grandes lignes « comme un film vu en langue originale sans sous-titres » : il devine tout, il ne pourrait rien raconter. C’est exactement le point de bascule que décrit notre article sur la transmission de la langue maternelle : la génération qui comprend tout et ne racontera rien, sauf si quelque chose est fait maintenant.

« Quand je parle à mes petits-enfants, je jette mes mots comme des graines. Je ne verrai pas tout ce qui pousse. Mais je sais que rien ne se perd chez les enfants, rien. »

Sadio, 74 ans, Saint-Denis — propos traduits du soninké par sa fille, recueillis par la rédaction

Le dimanche où Aïssata a répondu en soninké

Un dimanche de l’hiver dernier, raconte Fatou, Sadio, fatiguée, avait demandé en soninké qu’on lui apporte son châle. Et Aïssata, sans lever les yeux de son dessin, a répondu — en soninké, quatre mots, une phrase d’enfant, mal accordée mais entière. Silence dans la cuisine. Sadio n’a rien dit sur le moment, « pour ne pas effrayer la chose », mais le soir elle a appelé sa sœur à Kayes pour le raconter. Depuis, Aïssata glisse des phrases, comme on essaie un vêtement. Ibrahima, lui, s’y est mis autrement : il a demandé à sa grand-mère de lui apprendre les salutations complètes, « parce qu’au bled cet été, je veux saluer correctement, pas comme un touriste ».

Ce qui aide cette famille à tenir les trois langues

Ce qui fait tenir l’équilibre, chez eux, n’est pas une méthode — plutôt des habitudes devenues des piliers :

  • La cuisine comme salle de classe involontaire : les recettes de Sadio se transmettent en soninké, geste par geste, et le vocabulaire suit les mains — notre article sur la cuisine comme mémoire décrit ce phénomène dans bien d’autres familles ;
  • Les appels au pays en haut-parleur, chaque semaine, où les enfants entendent le soninké vivant, rapide, drôle, parlé par des jeunes de leur âge et pas seulement par leur grand-mère ;
  • Le refus de la moquerie : personne ne rit d’une erreur, ni du soninké hésitant des enfants, ni du français approximatif de Sadio — règle jamais énoncée, toujours respectée ;
  • Le rôle de pivot assumé par Fatou, qui traduit sans s’effacer, ajoute son commentaire, et fait de chaque traduction une conversation à trois plutôt qu’un simple relais ;
  • Les étés au Mali, tous les deux ou trois ans, qui remettent la langue dans un monde entier — marchés, cousins, taquineries — au lieu de la laisser rétrécir aux dimensions d’une cuisine de Saint-Denis ;
  • Une chanson, toujours la même, que Sadio chantait à ses enfants et que Fatou chante encore : Aïssata la connaît par cœur sans savoir tout ce qu’elle dit, et c’est peut-être ainsi que les langues passent la nuit.

Note de la rédaction : le soninké, langue de migration ancienne

Le soninké, parlé au Mali, en Mauritanie et au Sénégal, est l’une des grandes langues de l’immigration ouest-africaine en France : les régions soninkées comptent parmi les plus anciennes zones de départ vers la France. En Île-de-France, des associations et des foyers organisent des cours et des activités culturelles, dans un paysage que décrit notre article sur la diaspora ouest-africaine. Comme beaucoup de langues à forte tradition orale, le soninké se transmet d’abord dans la famille, ce qui le rend à la fois résistant et vulnérable — un équilibre analysé dans notre dossier sur les langues en danger.

Mains âgées versant le thé dans de petits verres
Trois services, du plus amer au plus sucré : le thé de Sadio rythme les après-midis de Saint-Denis.

La table, le soir venu

Vers vingt heures, la table se recouvre du dîner. Les trois langues s’y croisent une dernière fois : Sadio bénit le repas en soninké, Fatou demande en franco-soninké qui a sorti les poubelles, Ibrahima raconte son match en français, et Aïssata rit dans une langue qui n’appartient qu’aux enfants de onze ans. Personne, autour de cette table, ne sait ce que parleront les enfants d’Ibrahima. Sadio dit qu’elle ne veut pas le savoir, que ce n’est pas son affaire — sa seule affaire, c’est de parler tant qu’elle est là. Le troisième thé, le plus sucré, refroidit doucement dans les verres.

témoignage générations famille

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