Histoires & témoignages

Les enfants interprètes de leurs parents

À dix ans, ils traduisaient chez le médecin, à la banque, à la préfecture. Devenus adultes, ils racontent ce que cette responsabilité précoce leur a laissé.

Les enfants interprètes de leurs parents
Photographie — Histoires & témoignages · Roots Without Borders

Témoignages recueillis par la rédaction à Strasbourg, Montreuil et Toulouse. Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes.

Ils avaient neuf, dix, douze ans, et ils tenaient dans leurs mains des choses beaucoup trop grandes pour eux : un diagnostic médical, un échéancier de dettes, une convocation scolaire qui parlait d’eux-mêmes. Enfants d’immigrés devenus adultes, ils ont été pendant des années les interprètes de leurs parents — chez le médecin, à la banque, au guichet, à l’école. Trois d’entre eux racontent ce que cette responsabilité précoce leur a laissé : Dang, 43 ans, à Strasbourg ; Mariama, 34 ans, à Montreuil ; Hakim, 38 ans, à Toulouse. Aucun ne raconte la même chose, et tous racontent la même chose : une fierté et un poids, soudés ensemble.

« Traduis, mais pas tout » : le cabinet médical

Le souvenir le plus net de Dang date de ses onze ans : son père, arrivé du Vietnam, l’emmène chez le médecin pour des douleurs qui durent. Puis le médecin prononce des mots que Dang comprend à moitié et qu’il devine graves. « Je me souviens du choix que j’ai fait en une seconde : adoucir. J’ai traduit la moitié, avec des mots plus petits. À onze ans, j’ai décidé ce que mon père avait le droit de savoir sur son propre corps. » Le père a été soigné, mais Dang a gardé de cette scène une lucidité coupante : « L’interprète choisit toujours. Un enfant interprète choisit sans savoir qu’il choisit. » Devenu cadre de santé, il milite pour le recours systématique à des interprètes professionnels — un enjeu que notre dossier santé et accès aux soins détaille.

Le cartable et le classeur bleu

Chez Mariama, ça passait par un classeur bleu. Sa mère, arrivée du Sénégal, lisait peu le français ; dès le CM1, Mariama est devenue la ministre des papiers de la famille. « Le jeudi, ma mère posait le classeur sur la table et disait : regarde ce qu’ils veulent. » Elle remplissait les dossiers, rédigeait les courriers, décryptait les échéanciers. Elle a appris le mot « forclusion » avant le mot « adolescence ». « À l’école, on faisait des rédactions sur nos vacances. Moi, ma vraie production écrite de la semaine, c’était un courrier recommandé. » Le rire s’arrête quand elle raconte la banque, où le conseiller parlait d’elle à la troisième personne — « la petite comprend, elle ? » — tout en négociant un découvert via une enfant de dix ans. Elle conseille aujourd’hui aux parents nouvellement arrivés de se faire accompagner par des adultes — les circuits existent, rappelle notre guide des documents administratifs — « pour que les enfants puissent rester des enfants un peu plus longtemps ».

Enfant remplissant un formulaire dans un classeur, sa mère à côté
Le jeudi, le classeur bleu s’ouvrait sur la table : « regarde ce qu’ils veulent ».

Traduire l’école à ses propres parents

Le cas le plus vertigineux, c’est l’école : à treize ans, Hakim traduisait pour ses parents ses propres conseils de classe. « J’étais l’accusé, l’avocat et l’interprète. » Il jure ne jamais avoir menti, « mais j’arrondissais. Un "élève bavard qui perturbe" devenait "il participe beaucoup". Ce n’était pas pour me couvrir, enfin pas seulement. C’était pour protéger mes parents de la honte devant l’institution. » Le jour où sa mère a compris, des années plus tard, ce qu’avait vraiment dit un professeur, elle n’a fait aucun reproche : « Elle m’a dit : je savais bien. Je te laissais faire, parce que te voir parler si bien aux professeurs, c’était ma revanche à moi. » Ces malentendus et ces fiertés croisées sont au cœur de notre article sur la scolarisation des enfants.

« À dix ans, je connaissais le mot "forclusion" et pas le mot "insouciance". On m’a dit plus tard : quelle chance, tu étais si mûre. Mais la maturité d’un enfant, c’est toujours une facture que quelqu’un n’a pas payée à sa place. »

Mariama, 34 ans, Montreuil — propos recueillis par la rédaction

L’inventaire, trente ans après

Que reste-t-il, à l’âge adulte, de ces années de traduction ? Leurs inventaires concordent, gains et coûts mêlés :

  • Une aisance précoce avec les institutions : tous trois sont devenus, dans leur entourage, « la personne qu’on appelle quand il y a un papier » ;
  • Une capacité d’attention aux plus fragiles : ils repèrent immédiatement la personne perdue dans une salle d’attente, pour avoir passé leur enfance à côté d’elle ;
  • Un lien d’une intensité particulière avec leurs parents : « on a été partenaires avant l’heure », dit Dang, et cette alliance a survécu à tout ;
  • Une inversion des rôles jamais tout à fait réparée : difficile de redevenir l’enfant de quelqu’un dont on a été le porte-parole ;
  • Une fatigue de la responsabilité : adultes, ils ont dû apprendre à dire « ce n’est pas à moi de gérer ça » — phrase qui ne leur vient toujours pas ;
  • Une conscience aiguë de la valeur des mots : Hakim dit qu’il pèse chaque terme « comme quelqu’un qui a su très tôt qu’une traduction peut changer une vie ».

Fier et fatigué : les deux en même temps

Aucun des trois ne veut d’un récit victimaire. « J’étais fier, insiste Hakim. Quand je sortais de la préfecture avec le papier obtenu, mon père posait sa main sur ma tête. Aucun trophée n’a jamais égalé ça. » Mais aucun ne veut non plus du récit inverse, celui de la belle école de la vie. « Les deux sont vrais, tranche Mariama. C’est une richesse que je ne souhaite à aucun enfant. » Tous trois notent que leurs parents ont fini par apprendre le français — souvent après le départ des enfants, par les cours pour adultes que décrit notre article sur l’apprentissage du français à l’âge adulte —, comme si le départ de l’interprète avait rouvert la nécessité.

Note de la rédaction : un phénomène nommé, des solutions connues

Les chercheurs parlent de « language brokering » — courtage linguistique — pour désigner ce rôle d’intermédiaire tenu par les enfants de familles immigrées. Les professionnels de santé et du social recommandent de ne pas faire reposer sur un enfant la traduction de situations médicales, financières ou juridiques : des services d’interprétariat professionnel existent, et des associations proposent un accompagnement administratif adulte — notre guide pour trouver une association aide à les identifier. Sur ce que ce rôle fait à la construction de soi, notre enquête sur la double identité des jeunes prolonge ces témoignages.

Main d’enfant désignant une ligne d’un courrier administratif
Traduire, à hauteur d’enfant, des papiers beaucoup trop grands pour soi.

Ce qu’ils traduisent encore

Dang traduit toujours, mais autrement : il accompagne parfois son père âgé à des rendez-vous médicaux où officie un interprète professionnel, « et je reste assis à côté de lui, juste comme un fils, c’est un luxe inouï ». Mariama tient une permanence d’écrivaine publique bénévole le samedi matin ; il arrive qu’un enfant de dix ans pousse la porte avec le classeur de ses parents, et elle lui dit de s’asseoir, qu’elle va s’en occuper, qu’il peut regarder son téléphone s’il veut. Hakim, lui, a raconté toute cette histoire à sa fille de neuf ans, qui a posé une seule question : « Et toi, papa, qui traduisait pour toi ? » Il dit qu’il n’a pas encore trouvé la réponse.

témoignage enfants traduction

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