Histoires & témoignages

Retourner au pays : le voyage qui déplace

Le voyage de retour est rarement celui qu’on avait imaginé. Trois personnes racontent ce qu’elles ont trouvé — et ce qu’elles n’ont pas retrouvé.

Retourner au pays : le voyage qui déplace
Photographie — Histoires & témoignages · Roots Without Borders

Témoignages recueillis et croisés par la rédaction à Marseille, Clermont-Ferrand et Nantes. Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes.

On croit partir en voyage ; on fait une expérience de physique : mesurer l’écart entre le pays réel et le pays gardé en soi, celui que la mémoire entretient à sa façon, c’est-à-dire en trichant. Nous avons demandé à trois personnes de raconter un voyage de retour précis, daté : Rosa, 58 ans, née en France de parents portugais, retournée dans le village du Minho après la mort de son père ; Karim, 44 ans, parti d’Oran à 19 ans, revenu après douze ans d’absence ; et Linh, 36 ans, arrivée du Vietnam enfant, qui a revu Hô Chi Minh-Ville à 33 ans. Trois géographies, une même découverte : le retour ne ramène pas en arrière, il déplace.

Rosa : la maison plus petite que le souvenir

Rosa a grandi à Clermont-Ferrand, mais tous ses étés d’enfance se sont passés dans le village de ses parents, au nord du Portugal. Puis vingt-deux ans sans y retourner. C’est l’enterrement de son père, au village, qui l’y a ramenée. « La première chose qui m’a frappée, c’est que la maison avait rétréci. La cuisine où on tenait à douze, elle fait trois mètres sur quatre. Ce n’est pas la maison qui a changé, c’est moi qui avais grandi dedans par le souvenir. » Le café de la place avait fermé, le four à pain était devenu un garage, mais le figuier du mur d’en face était toujours là, « et l’odeur des figues chauffées au soleil m’a pliée en deux, j’ai dû m’asseoir ». Cet attachement à la maison du village, notre article sur la diaspora portugaise en France le raconte ; Rosa y a reconnu l’histoire de ses parents.

Karim : l’accent qui trahit des deux côtés

Karim est parti d’Oran pour ses études, puis les papiers, le travail, une famille à Marseille. Douze ans sans revenir. À l’aéroport d’Oran, le policier du contrôle lui a parlé en français. « Il avait vu mon passeport français, d’accord. Mais même après, quand j’ai répondu en arabe, il a continué en français. Mon arabe avait pris un pli. Un pli de France. » Toute la suite du séjour a décliné cette scène : les cousins qui le félicitaient pour son arabe « encore bon » ; le vendeur qui lui annonçait les prix réservés aux émigrés ; sa propre tante qui lui resservait à manger avec la tendresse cérémonieuse qu’on réserve aux invités. « À Marseille, je suis l’Algérien. À Oran, je suis le Français. Le seul endroit où je suis les deux, c’est l’avion. » Cette voix qui vous classe d’un côté puis de l’autre, notre article sur l’accent et l’appartenance la raconte par dizaines de témoignages.

« Je pensais que le pays m’avait attendu. Mais un pays, ça ne vous attend pas. Ça continue sans vous, et quand vous revenez, il faut demander pardon d’être parti et pardon de revenir. »

Karim, 44 ans, Marseille — propos recueillis par la rédaction
Ruelle de village et vieille maison de pierre aux volets clos
Devant la maison du village, Rosa a compris que les lieux rétrécissent quand le souvenir a grandi.

Linh : retourner dans un pays qu’on n’a pas connu

Le cas de Linh est différent : arrivée en France à trois ans, elle n’avait du Vietnam aucun souvenir propre, seulement les récits de ses parents, les photos, la langue de la maison. Son retour à 33 ans n’était donc pas un retour, « plutôt une vérification ». Hô Chi Minh-Ville l’a submergée : la chaleur, les scooters, l’odeur de la coriandre et des gaz d’échappement mêlés, « exactement l’odeur du récit de ma mère, si un récit pouvait avoir une odeur ». Mais son vietnamien de cuisine, parfait pour les recettes et les gronderies, s’est révélé inutilisable pour ouvrir un compte ou lire un journal. « Je parlais comme une enfant de 1988. Ma langue était un bocal fermé le jour du départ de mes parents. » Ce vietnamien figé est bien connu des familles de la diaspora vietnamienne. Linh en a pris son parti : « Là-bas, on me disait : tu parles comme ma grand-mère. C’est normal. C’est elle qui m’a appris. »

Ce qu’ils ont retrouvé, ce qui avait disparu

En croisant les trois récits, une même liste se dessine :

  • Les odeurs tiennent parole : figuier, café grillé, coriandre, pluie sur la poussière — tous trois citent une odeur comme le moment où « c’est redevenu vrai », bien avant les retrouvailles ;
  • Les lieux rétrécissent : maisons, rues, cours d’école paraissent plus petits, parce que la mémoire d’enfance les avait agrandis à sa mesure ;
  • Les morts font des trous : le retour est aussi la liste des absents, et l’on comprend soudain que les années d’absence ont eu lieu pour tout le monde ;
  • La langue a pris l’accent de l’exil : on parle « bien mais d’ailleurs », et l’on découvre que la langue maternelle aussi peut vous trouver étranger ;
  • Le statut change à l’arrivée : on devient l’émigré, celui qui a réussi ou trahi, à qui l’on montre une fierté et une addition, souvent les deux ;
  • Quelque chose se répare quand même : tous trois disent être rentrés en France « plus lourds et plus calmes », comme si le pays imaginaire, confronté au réel, cessait enfin de peser.

Étranger des deux côtés, ou d’aucun

Le sentiment d’être « étranger des deux côtés » revient dans les trois entretiens, mais aucun des trois ne le vit comme une tragédie — plutôt comme une position. Karim a cessé de chercher le pays où il serait enfin « d’ici » : « Ce pays-là n’existe sur aucune carte, il existe à ma table, quand mes enfants mangent la cuisine de ma mère. » Linh, elle, est repartie au Vietnam, et prépare son quatrième séjour : la vérification est devenue une fréquentation. Leurs enfants, nés en France, poseront la question autrement encore — c’est tout le sujet de notre enquête sur la double identité des jeunes.

Note de la rédaction : préparer un retour, même court

Un premier retour après une longue absence se prépare comme un voyage intérieur autant que logistique. Nos interlocuteurs conseillent d’emporter des photos anciennes à montrer et à faire commenter, de prévoir du temps sans programme, et de noter ou d’enregistrer ce que racontent les aînés sur place — notre guide pour enregistrer les récits des aînés donne une méthode simple. Beaucoup rapportent aussi des objets, des papiers ou des lettres qui dormaient dans les maisons de famille : notre article sur les objets du départ et notre guide pour archiver l’histoire familiale expliquent comment leur donner une seconde vie.

Figues mûres dans un sac en papier sur une table de cuisine
Les figues du figuier d’en face, écrasées par le voyage, mangées quand même à la cuillère.

Le vol du retour

Il reste une image, donnée par Rosa, qui pourrait servir aux trois. Dans l’avion du retour vers la France, elle avait un sac de figues du figuier d’en face. « À l’arrivée, elles étaient écrasées, bien sûr. J’ai quand même tout mangé, à la cuillère, dans ma cuisine de Clermont. » Elle ne sait pas si elle retournera au village, maintenant que la maison est à vendre entre cousins. Elle dit qu’elle verra. Le figuier, lui, ne lui appartient pas, et c’est peut-être pour cela qu’il lui reste.

témoignage retour origines

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