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La diaspora portugaise en France : une histoire de deux rives

Arrivés massivement dans les années soixante, les Portugais de France ont construit une présence discrète et durable. Retour sur soixante ans d’allers-retours entre deux pays.

La diaspora portugaise en France : une histoire de deux rives
Photographie — Diasporas du monde · Roots Without Borders

Dans les années 1960, des dizaines de milliers de Portugais quittent chaque année un pays enfermé dans la dictature et la pauvreté rurale pour rejoindre la France. Beaucoup partent sans passeport, à pied, guidés par des passeurs à travers les Pyrénées : c’est le « salto », le saut, mot resté dans les mémoires familiales. Soixante ans plus tard, la communauté portugaise et ses descendants forment l’une des présences étrangères les plus anciennes de France, discrète et pourtant partout. Entre les chantiers d’hier, les maisons construites au village et les petits-enfants qui cherchent leurs mots en portugais, cette histoire se raconte toujours entre deux rives.

Le « salto » : partir sans autorisation

Le Portugal de Salazar décourage l’émigration légale : il a besoin de bras pour ses campagnes et de soldats pour ses guerres coloniales. Partir devient alors une transgression. Des filières clandestines se mettent en place depuis les villages du Minho, de la Beira ou de Trás-os-Montes : on vend une parcelle ou des bêtes pour payer le passeur, on marche de nuit, on franchit la frontière espagnole puis les Pyrénées, souvent en plein hiver. Certains récits évoquent des groupes abandonnés en chemin, des arrestations, des retours forcés suivis de nouvelles tentatives.

À l’arrivée, la France des Trente Glorieuses manque de main-d’œuvre et régularise massivement. Des accords de main-d’œuvre entre Paris et Lisbonne finissent par encadrer ces flux, mais une grande partie de la migration portugaise s’est d’abord faite en dehors de tout cadre légal. Cette expérience du départ clandestin, rarement racontée aux enfants, ressurgit aujourd’hui dans les démarches de ceux qui veulent archiver l’histoire familiale avant que les derniers témoins ne disparaissent.

Le bâtiment et la loge de concierge

L’insertion professionnelle des Portugais suit deux grandes voies, fortement genrées. Les hommes rejoignent les chantiers : terrassement, maçonnerie, second œuvre. Ils construisent les grands ensembles, les autoroutes, les tours de bureaux. Beaucoup passent par les bidonvilles de la région parisienne, dont celui de Champigny-sur-Marne, resté le symbole de cette première décennie, avant d’accéder à un logement ordinaire — un parcours dont les difficultés rappellent celles décrites dans notre dossier sur le logement quand on arrive.

Les femmes, elles, investissent le service domestique et surtout les loges de concierge des immeubles bourgeois parisiens. La « gardienne portugaise » devient une figure sociale à part entière : un logement de fonction, un revenu, et une position d’observation unique sur la société française. Ces métiers modestes ont permis une ascension patiente, souvent réinvestie dans la scolarité des enfants et dans la pierre, des deux côtés de la frontière.

« Mon père a passé la montagne en 1964, avec des chaussures de ville. Il n’en parlait jamais. C’est ma mère qui m’a raconté, bien plus tard, qu’il avait eu les pieds gelés. Lui, il disait seulement : on est venus pour travailler. »

Manuel, 68 ans, Champigny-sur-Marne — propos recueillis par la rédaction
Famille franco-portugaise chargeant sa voiture avant le départ pour le Portugal
Chaque été, le rituel du départ : la voiture chargée à l’aube pour rejoindre le village, à plus de mille cinq cents kilomètres.

La maison au pays, projet d’une vie

Peu de diasporas ont autant investi dans leur région d’origine. Pendant des décennies, une part importante des salaires gagnés en France est partie vers le village : d’abord pour aider la famille, puis pour construire la « casa », la maison de l’émigré. Souvent vaste, parfois inachevée pendant des années, elle matérialise la réussite du départ et la promesse du retour ; des villages entiers du nord du Portugal en ont été transformés.

Ce projet immobilier structure aussi le calendrier : chaque mois d’août, les autoroutes espagnoles voient défiler les voitures immatriculées en France. Ces retours d’été sont bien plus que des vacances : on y baptise les enfants, on y marie les cousins, on y entretient la maison et les tombes. Pour les jeunes générations, ils constituent souvent le principal lien vécu avec le pays, comme le montrent nos reportages sur le retour au pays et sur les fêtes et les calendriers qui rythment la vie des familles migrantes.

Repère historique

La migration portugaise vers la France explose au cours des années 1960 et culmine au tournant des années 1970, avant de ralentir avec la crise économique et la Révolution des Œillets de 1974, qui met fin à la dictature. Plusieurs centaines de milliers de personnes se sont installées en France durant cette période, faisant des Portugais, pendant des décennies, l’une des premières nationalités étrangères du pays. Depuis l’adhésion du Portugal à la Communauté européenne en 1986, la circulation est libre : la frontière que les parents franchissaient de nuit n’existe plus pour leurs enfants.

Une intégration discrète, une fierté durable

La diaspora portugaise a longtemps cultivé la discrétion : travailler, ne pas faire de vagues, réussir sans bruit. Cette invisibilité relative a un revers : l’histoire du « salto » et des bidonvilles reste peu présente dans le récit national français. Pourtant, la vie communautaire est dense. Elle s’organise autour de plusieurs piliers :

  • Les associations folkloriques et sportives, présentes dans de nombreuses communes, où l’on danse le vira et où les clubs de football portent les couleurs du club de cœur resté au pays ;
  • Les missions catholiques portugaises, qui ont accompagné les familles dès les années 1960 et continuent de célébrer messes, baptêmes et pèlerinages, notamment autour du culte de Fatima ;
  • Les cours de langue, longtemps liés aux enseignements de langue d’origine, aujourd’hui relayés par des associations et des sections internationales — un paysage décrit dans notre article sur les écoles de langue d’origine ;
  • Les cafés, épiceries et médias communautaires, qui maintiennent un espace où le portugais reste langue du quotidien ;
  • Les réseaux professionnels du bâtiment, où la transmission des savoir-faire s’est souvent faite de père en fils, avant que les nouvelles générations ne diversifient massivement leurs parcours.

Deuxième et troisième générations : la langue en héritage fragile

Les enfants nés en France dans les années 1970 et 1980 ont grandi entre deux injonctions : réussir à l’école française et rester fidèles au village. Beaucoup sont devenus bilingues ; d’autres ont gardé un portugais oral, dialectal, appris dans la cuisine et pendant les étés. À la troisième génération, la langue s’efface souvent : on comprend les grands-parents, on répond en français. Ce glissement, classique, n’a pourtant rien d’inéluctable, comme le rappelle notre dossier sur la transmission de la langue maternelle.

Signe des temps : de jeunes adultes franco-portugais se réinscrivent en cours de langue, demandent la nationalité portugaise, rachètent ou rénovent la maison des grands-parents. La crise de 2008 a aussi amené une nouvelle vague de jeunes Portugais diplômés, qui côtoie sans toujours se mélanger la vieille émigration ouvrière.

Mains d’un homme âgé tenant une photographie ancienne à une table de cuisine
Les photographies du « salto » ressortent des tiroirs, à mesure que les familles se décident à raconter.

Une histoire à deux rives, toujours en mouvement

La diaspora portugaise offre un cas d’école : une migration massive, d’abord clandestine, devenue en deux générations une composante banale et respectée de la société française, sans jamais rompre le fil avec le pays d’origine. Les allers-retours d’août, les maisons du Minho, les doubles nationalités et les mariages mixtes dessinent une appartenance qui ne se choisit pas contre une autre mais s’additionne, comme chez les jeunes de notre enquête sur la double identité. Entre Paris et Porto, la route est désormais ouverte ; reste à transmettre ce qui s’est joué, il y a soixante ans, sur les sentiers des Pyrénées.

Portugal histoire communauté

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