Vivre en diaspora, c’est souvent vivre à deux temps. Il y a le calendrier officiel, celui des jours fériés français, des vacances scolaires et des lundis de bureau. Et il y a l’autre, intime, hérité : celui qui fait qu’un mardi ordinaire pour les collègues est, à la maison, le premier jour de l’année, le début d’un jeûne ou la fête la plus importante de l’enfance. Concilier ces deux horloges demande une organisation discrète et constante, que l’entourage soupçonne rarement.
Des calendriers qui ne se superposent pas
Le calendrier grégorien, celui de la vie administrative française, n’est qu’un système parmi d’autres. Le calendrier musulman est lunaire : ses mois se décalent d’une dizaine de jours chaque année, si bien que le ramadan traverse lentement toutes les saisons. Le nouvel an lunaire tombe entre fin janvier et mi-février selon les années. Les Pâques orthodoxes suivent le calendrier julien pour le calcul de la date et coïncident rarement avec les Pâques catholiques ou protestantes. Norouz, le nouvel an persan, s’aligne sur l’équinoxe de printemps, autour du 20 mars.
Résultat : les dates « importantes » d’une famille bougent d’une année sur l’autre, tombent en semaine, en pleine période d’examens ou au milieu d’un déménagement.
Quelques grandes fêtes et leur logique calendaire
Le tableau ci-dessous donne quelques repères, sans prétendre à l’exhaustivité.
| Fête | Communautés concernées (entre autres) | Logique calendaire | Période habituelle |
|---|---|---|---|
| Nouvel an lunaire (Têt, Nouvel An chinois) | Familles chinoises, vietnamiennes, coréennes | Calendrier luni-solaire | Fin janvier – mi-février |
| Norouz | Familles iraniennes, kurdes, afghanes, d’Asie centrale | Équinoxe de printemps | Autour du 20 mars |
| Aïd el-Fitr | Familles musulmanes de nombreuses origines | Calendrier lunaire, fin du ramadan | Se décale chaque année d’environ 11 jours |
| Aïd el-Kébir (Aïd al-Adha) | Familles musulmanes | Calendrier lunaire, mois du pèlerinage | Se décale chaque année |
| Pâques orthodoxes | Familles grecques, serbes, russes, roumaines, éthiopiennes | Comput julien, après la pleine lune de printemps | Avril – début mai, souvent après les Pâques occidentales |
| Diwali | Familles indiennes, tamoules, mauriciennes hindoues | Calendrier luni-solaire hindou | Octobre – novembre |
| Vardavar et fêtes arméniennes | Familles arméniennes | Calendrier de l’Église apostolique arménienne | Variable ; Noël arménien le 6 janvier |

Négocier les congés : une diplomatie annuelle
Les jours fériés français couvrent une partie du calendrier chrétien et quelques dates civiles ; pour tout le reste, il faut poser des congés — anticiper, expliquer, parfois insister. Beaucoup de salariés posent leurs jours des mois à l’avance, quitte à renoncer à d’autres vacances. Certaines conventions prévoient des autorisations d’absence pour fêtes religieuses ; ailleurs, tout dépend de la souplesse du service.
La négociation est plus délicate encore dans les métiers en horaires postés, et elle se complique quand la date exacte n’est confirmée que la veille, comme pour les fêtes dépendant de l’observation de la lune : difficile d’expliquer à un employeur qu’on saura « mardi soir » si l’on est absent mercredi.
Expliquer à l’école, sans tout expliquer
Pour les enfants, la question se pose dès la maternelle. L’absence pour une fête familiale est généralement possible sur demande des parents, mais elle suppose un dialogue avec l’enseignant, et les familles ne savent pas toujours ce qu’elles peuvent demander. Les enseignants, de leur côté, découvrent souvent l’existence d’une fête quand un tiers de la classe manque le même jour.
L’école peut pourtant devenir une alliée : beaucoup d’enseignants font raconter la fête, sa cuisine, ses chants — une reconnaissance précieuse pour les enfants, en écho aux travaux sur le bilinguisme et l’estime de soi des élèves. La scolarisation des enfants nouvellement arrivés passe aussi par ces petits gestes qui disent : ta culture a droit de cité ici.
La fête qui glisse au week-end
Faute de pouvoir s’absenter, beaucoup de familles déplacent la célébration : l’Aïd tombé un mercredi se fête « vraiment » le samedi suivant, le nouvel an se rejoue en grand le dimanche, avec les cousins et les amis. Les associations culturelles ont entériné ce glissement : les grandes fêtes de la diaspora portugaise ou les banquets du Têt organisés par les amicales se tiennent presque toujours le week-end.
Ce décalage n’est pas qu’une contrainte. Il crée un temps proprement diasporique : la fête du week-end n’est ni tout à fait celle du pays, ni une fête française — c’est une invention d’ici, avec ses propres codes, sa sono, sa tombola et son buffet où la cuisine joue son rôle de mémoire collective.
Petite, je croyais que toutes les familles avaient deux nouvels ans. Le premier janvier, on regardait les vœux à la télé comme tout le monde. Et puis venait le nôtre, avec les enveloppes rouges et la maison qui sentait la soupe pendant trois jours. Ce n’est qu’au collège que j’ai compris que ce doublement du temps, c’était ça, être d’ici et de là-bas.
Propos recueillis par la rédaction — Linh, 29 ans, Paris
Les enfants entre deux mondes festifs
Pour les enfants, cette double appartenance est à la fois une richesse et un exercice d’équilibriste : ils veulent le sapin de décembre comme leurs camarades, et tiennent aux rituels familiaux. Les parents arbitrent, chacun à sa façon :
- Le cumul assumé : on fête tout — Noël laïcisé en famille, puis les fêtes du calendrier d’origine — quitte à multiplier les repas et les cadeaux, au grand bonheur des enfants.
- La hiérarchie explicite : une fête est désignée comme « la nôtre », l’autre comme celle « de l’école » ou « des copains », ce qui aide les enfants à se repérer sans rien interdire.
- La transmission par le récit : quand la fête ne peut pas être pleinement célébrée, on la raconte — pourquoi ce plat, pourquoi ces habits, ce que faisaient les grands-parents — pour que le sens survive au rituel.
- Le relais associatif : les cours et fêtes des écoles de langue d’origine ou des associations prennent le relais des familles isolées, et donnent aux enfants d’autres enfants avec qui partager ce calendrier parallèle.
- Le voyage-fête : certaines familles calent leur retour au pays sur une grande fête, pour que les enfants la vivent une fois « en vrai », à taille réelle, entourés de toute la famille.
Anticiper l’année à deux calendriers
En début d’année scolaire, repérez les dates, même approximatives, de vos fêtes importantes et croisez-les avec le calendrier des vacances. Posez les congés tôt, prévenez l’école par écrit quelques semaines avant, et gardez une souplesse pour les fêtes à date lunaire confirmée tardivement. Notre article sur les premiers mois après l’arrivée décrit le rythme administratif et scolaire dans lequel ces dates devront s’insérer.

Un art de vivre à deux temps
On présente parfois cette double horloge comme un problème à résoudre. C’est plutôt une compétence acquise : savoir habiter deux calendriers, c’est savoir que le temps lui-même est une construction culturelle, que « l’année » commence plusieurs fois, que la fête n’a pas besoin de tomber le bon jour pour être vraie. Les familles qui vivent ainsi transmettent à leurs enfants l’idée que l’on peut appartenir pleinement à un pays sans renoncer aux rythmes venus de plus loin. À la longue, les deux calendriers ne se font plus concurrence ; ils s’entrelacent, et c’est cet entrelacs, précisément, qui devient la culture de la famille.
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