Culture & identité

Grandir avec deux cultures

Les enfants de l’immigration ne se vivent pas « entre deux chaises » : ils construisent une troisième position, plus solide qu’on ne le croit. Ce que disent les jeunes eux-mêmes.

Grandir avec deux cultures
Photographie — Culture & identité · Roots Without Borders

Pendant des décennies, on a décrit les enfants d’immigrés comme « assis entre deux chaises » : ni vraiment d’ici, ni vraiment de là-bas, condamnés à un inconfort permanent. L’image a la vie dure, et elle est fausse. Ceux qui grandissent avec deux cultures ne sont pas coincés entre deux sièges : ils circulent, traduisent, choisissent, inventent. Leur position n’est pas un manque, c’est un point de vue. Encore faut-il que l’entourage — famille, école, société — cesse de leur demander de choisir un camp.

En finir avec l’entre-deux-chaises

Le cliché de l’entre-deux suppose qu’il existe deux identités pleines et étanches — la française, celle des origines — et que l’enfant flotterait dans le vide qui les sépare. La réalité observée par les sociologues comme par les intéressés est différente : ces jeunes construisent une troisième position, qui n’est ni l’addition ni la soustraction des deux premières. Ils parlent une langue à la maison et une autre à l’école, fêtent deux nouvels ans, comprennent deux systèmes de politesse — et de cette circulation naît une culture propre, partagée avec d’autres jeunes dans la même situation, quelle que soit leur origine.

Cette troisième position a ses codes, son humour, ses références. Elle se reconnaît d’un quartier à l’autre, d’une famille maghrébine à une famille ouest-africaine ou vietnamienne : cette expérience partagée crée des affinités qui traversent les communautés.

Des codes maîtrisés, pas subis

On parle souvent de « code-switching » — le passage d’un registre culturel à l’autre — comme d’une fatigue. C’en est parfois une. Mais c’est d’abord une compétence, acquise très tôt et rarement reconnue comme telle. Savoir ce qui se dit chez soi et ne se dit pas ailleurs, adapter son niveau de langue, son humour, sa gestuelle selon le contexte : les adultes appellent cela de l’intelligence sociale quand il s’agit de cadres en entreprise, et de la duplicité quand il s’agit d’adolescents de banlieue. La différence de traitement en dit long.

Cette maîtrise se manifeste dans des situations ordinaires :

  • La traduction familiale : dès l’enfance, beaucoup servent d’interprètes à leurs parents chez le médecin ou à la banque — une responsabilité lourde et formatrice, que racontent bien les enfants devenus interprètes de leur famille.
  • La médiation scolaire : expliquer l’école aux parents et les parents à l’école, dans les deux sens, avec les malentendus culturels à désamorcer au passage.
  • La navigation des fêtes et des interdits : savoir ce qu’on mange où, ce qu’on célèbre quand, comment décliner poliment sans froisser personne, d’un côté comme de l’autre.
  • Le tri des loyautés : soutenir deux équipes de football, suivre deux actualités nationales, pleurer des événements qui laissent les camarades indifférents.
  • L’art du récit de soi : apprendre très jeune à raconter son histoire différemment selon l’interlocuteur — version courte, version vraie, version qui évite les questions.
Une adolescente explique un courrier administratif à sa mère dans la cuisine familiale
Traduire les papiers, expliquer l’école : une responsabilité précoce que peu d’adultes remarquent.

L’adolescence, moment de bascule

C’est souvent à l’adolescence que la double culture cesse d’être une évidence pour devenir une question. L’enfant qui parlait la langue familiale sans y penser se met à répondre en français ; celui qui accompagnait fièrement ses parents aux fêtes communautaires trouve soudain tout cela gênant.

Les parents vivent souvent ce retrait comme un rejet, voire un échec de la transmission. Les spécialistes du développement y voient plutôt une étape : l’adolescent met à distance pour pouvoir choisir plus tard, en son nom propre. Les familles qui traversent le mieux cette période sont généralement celles qui n’en font pas un drame, maintiennent les rituels et laissent la porte ouverte. C’est aussi le moment où la transmission de la langue maternelle se joue : une langue qu’on a cessé de parler à quinze ans peut se réveiller à vingt-cinq, à condition d’avoir été suffisamment installée avant.

« Tu viens d’où ? », la question qui ne passe pas

Il y a la question curieuse, bienveillante, celle qu’on pose à tout le monde. Et il y a l’autre : celle qui insiste. « Tu viens d’où ? — De Nantes. — Non mais, à la base ? » Cette relance, presque toujours adressée aux personnes dont le nom ou le visage « ne fait pas français », dit à celui qui la reçoit qu’une partie de la société n’a pas encore rangé sa présence dans la catégorie « normal ». Beaucoup de jeunes nés en France racontent l’usure de devoir justifier une appartenance que toute leur vie atteste.

Certains finissent par retourner la question en fierté — revendiquer les deux origines d’un même mouvement, sans hiérarchie. L’accent, l’apparence et le sentiment d’appartenance n’obéissent pas à la logique binaire de ceux qui posent la question.

Au collège, je disais que j’étais française pour avoir la paix, et au bled, on m’appelait « la Française » avec un petit sourire. J’ai mis des années à comprendre que je n’avais pas à gagner ce match. Maintenant je dis : je suis les deux, à cent pour cent chacune. Les gens froncent les sourcils, ça ne fait pas cent, leur compte. Mais une identité, ça ne se divise pas, ça se multiplie.

Propos recueillis par la rédaction — Yasmina, 26 ans, Marseille

Le retour tardif vers l’héritage

Un phénomène frappe tous ceux qui observent les diasporas : le regain d’intérêt pour les origines à l’âge adulte. Vers vingt-cinq ou trente ans — souvent au moment de s’installer, d’avoir des enfants ou de perdre un grand-parent —, beaucoup entament un mouvement de retour : cours de langue pour rattraper ce qui n’a pas été transmis, premier voyage « seul » au pays, recherche généalogique, apprentissage des recettes familiales. Ce n’est pas une régression, c’est une réappropriation : cette fois, on ne reçoit plus l’héritage, on va le chercher.

Ce mouvement nourrit des démarches très concrètes : des jeunes adultes qui enregistrent les récits de leurs aînés avant qu’il ne soit trop tard, ou qui se lancent dans la généalogie familiale à travers les frontières.

Aux parents qui s’inquiètent du « rejet » des origines

Un adolescent qui refuse de parler la langue ou d’aller aux fêtes familiales ne raye pas son héritage : il le met en jachère. Continuez à parler la langue même s’il répond en français, maintenez les rituels sans en faire des obligations, racontez plutôt que d’imposer. Les études sur l’identité des enfants de migrants convergent : la transmission la plus durable est celle qui laisse à l’enfant la liberté de revenir. Et ils reviennent, très souvent — mais par leur propre chemin.

Un jeune homme regarde une photographie de famille en noir et blanc au-dessus d’un album ouvert
À l’âge adulte, beaucoup ne reçoivent plus l’héritage : ils vont le chercher, photo après photo.

Une richesse qui se décide collectivement

Grandir avec deux cultures n’est ni une chance automatique ni un fardeau inévitable : c’est une matière première, dont la valeur dépend beaucoup du regard des autres. Quand l’école valorise le bilinguisme au lieu de le suspecter, quand la société pose des questions par curiosité et non pour assigner, quand la famille transmet sans enfermer, la double culture devient ce qu’elle est au fond : une longueur d’avance dans un monde où tout le monde, de plus en plus, vit entre plusieurs appartenances. Les jeunes concernés n’ont pas besoin qu’on les plaigne d’être « entre deux chaises ». Ils ont surtout besoin qu’on remarque, enfin, qu’ils ont construit la table.

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