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Diasporas maghrébines : trois générations, mille récits

Parler « des » diasporas maghrébines au pluriel, c’est refuser un récit unique. Ce que révèlent les différences entre la génération des arrivants, celle des enfants et celle des petits-enfants.

Diasporas maghrébines : trois générations, mille récits
Photographie — Diasporas du monde · Roots Without Borders

Aucune immigration n’a autant façonné la France contemporaine que celle venue du Maghreb, et aucune n’est aussi souvent réduite à des caricatures. Derrière l’expression commode de « diaspora maghrébine » se cachent trois pays aux histoires distinctes — l’Algérie, le Maroc, la Tunisie —, plusieurs vagues migratoires étalées sur plus d’un siècle, des langues plurielles et des générations qui ne se racontent pas la même histoire. Leur point commun est peut-être justement d’échapper au récit unique : trois générations, mille récits, et une présence devenue constitutive de la société française elle-même.

Trois pays, trois histoires migratoires

Tout distingue, au départ, les trois migrations. L’émigration algérienne est la plus ancienne : dès le début du XXe siècle, des Kabyles partent travailler dans les usines de métropole, et les deux guerres mondiales voient des centaines de milliers d’Algériens mobilisés comme soldats ou travailleurs. Jusqu’à l’indépendance de 1962, les habitants de l’Algérie, alors départements français, circulent comme des nationaux ; la guerre d’indépendance (1954-1962) se joue aussi en métropole, dans les cafés, les bidonvilles et des répressions restées longtemps sans mémoire officielle.

L’émigration marocaine, plus tardive, s’organise massivement dans les années 1960 : des recruteurs parcourent le Souss et le Rif pour embaucher mineurs et ouvriers, sélectionnés parfois au village même. L’émigration tunisienne, plus modeste, s’oriente vers le bâtiment, le commerce et, très tôt, les professions indépendantes et étudiantes. Ajoutons les rapatriés de 1962, les juifs du Maghreb partis dans les années 1950-1960, puis les migrations qualifiées récentes : le tableau interdit toute généralisation.

L’âge des « travailleurs isolés »

Jusqu’au milieu des années 1970, la figure dominante est celle de l’homme seul, venu pour quelques années qui deviendront une vie. Logé en meublé, en bidonville — Nanterre en fut le symbole — puis dans les foyers de travailleurs, il envoie l’essentiel de sa paie au pays et vit dans un provisoire qui s’éternise. Ces foyers, conçus comme des dortoirs de célibataires, ont vu vieillir ceux que l’on a fini par appeler les « chibanis », les cheveux blancs : beaucoup y ont fini leur vie, entre deux allers-retours, sans avoir jamais vraiment habité nulle part. Leur accès tardif aux droits illustre les enjeux décrits dans notre dossier Santé et accès aux soins.

Le tournant survient au milieu des années 1970 : la France suspend l’immigration de travail mais ouvre la voie au regroupement familial. Femmes et enfants rejoignent les pères ; la migration circulaire devient installation. Dans les quartiers des grandes périphéries grandit alors la « deuxième génération », dont la Marche pour l’égalité de 1983 exprimera les attentes et les colères.

« Mon père a passé trente ans dans un foyer à Gennevilliers. Quand il est mort, on a trouvé sous son lit une valise avec des cadeaux jamais offerts, achetés pour un retour toujours repoussé. Toute sa vie tenait entre deux pays, et au fond il n’a choisi ni l’un ni l’autre : c’est nous, ses enfants, qui avons choisi pour lui en restant. »

Karim, 51 ans, Gennevilliers — propos recueillis par la rédaction
Grand-mère servant le thé à la menthe à ses petits-enfants dans un salon
C’est souvent autour du thé, dans la cuisine ou le salon, que la darija et le kabyle continuent de circuler.

Des langues au pluriel : arabe(s) et berbère

Réduire le Maghreb à « la langue arabe » est une double erreur. D’abord parce que l’arabe vécu des familles n’est pas l’arabe standard des médias mais la darija, les variantes maghrébines que l’école ne reconnaît guère et que les enfants parlent souvent sans savoir les écrire. Ensuite parce qu’une part importante des migrants n’a pas l’arabe pour langue première : le kabyle, le tachelhit et le tarifit appartiennent à la famille berbère (amazighe), portée par une conscience culturelle forte, notamment dans l’émigration kabyle, historiquement pionnière.

La transmission suit des chemins contrastés. Beaucoup de parents des années 1970-1980, soucieux de la réussite scolaire, ont parlé français à leurs enfants ; d’autres ont maintenu la langue à la maison, aidés par les vacances au pays puis par les télévisions et les réseaux sociaux. Les enseignements d’arabe, longtemps cantonnés aux dispositifs de langue d’origine ou aux mosquées, se développent dans le cadre scolaire et associatif — un paysage décrit dans notre enquête sur les écoles de langue d’origine. Et nombre d’adultes de la troisième génération se mettent à l’arabe ou au berbère comme on part à la recherche d’un héritage, confirmant ce que montre notre dossier Transmettre sa langue maternelle : une langue « perdue » en une génération peut redevenir un projet la génération suivante.

Générations suivantes : l’appartenance en actes

Les enfants et petits-enfants de l’immigration maghrébine sont aujourd’hui présents dans tous les secteurs : fonction publique, médecine, entreprise, création, sport, politique. Cette banalisation, réelle, coexiste avec des discriminations documentées à l’embauche et au logement, et avec une assignation permanente à s’expliquer — sur la religion, sur l’actualité internationale, sur un « d’où tu viens vraiment » qui ne s’adresse qu’à eux. Beaucoup décrivent moins un tiraillement qu’une compétence : circuler entre les codes, les langues et les rives, comme les jeunes interrogés pour Double identité : la force des jeunes entre deux mondes.

Le lien au pays d’origine se recompose plutôt qu’il ne s’éteint : étés au bled moins systématiques mais plus choisis, transferts d’argent aux grands-parents, doubles nationalités, parfois installation professionnelle à Casablanca, Alger ou Tunis. Les rites familiaux — mariages célébrés des deux côtés de la Méditerranée, fêtes religieuses, deuils — restent les grands moments où la diaspora se rassemble, comme le montre notre reportage sur les mariages et les rites en migration.

Point de vigilance

Les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie restent sensibles, et pour cause : dans une même classe ou un même quartier se côtoient des descendants de harkis, de militants de l’indépendance, de rapatriés, d’appelés du contingent et de travailleurs immigrés. Chacune de ces mémoires est légitime ; aucune ne résume les autres. Évoquer cette histoire exige de nommer les faits établis sans assigner les individus d’aujourd’hui aux camps d’hier.

Mains d’un homme âgé près d’un verre de thé et de photographies anciennes
Sur la table d’un café, les photographies d’un chibani racontent une vie tenue entre deux rives.

Ce que « diaspora » veut dire ici

Peut-on d’ailleurs parler de diaspora ? Beaucoup de descendants récusent le mot : ils se vivent comme des Français dont l’histoire familiale passe par Oran, Oujda ou Sfax. D’autres le revendiquent, parce qu’il dit le lien maintenu par-dessus la mer. Cette tension traverse les familles elles-mêmes, où cohabitent :

  • des grands-parents arrivés comme travailleurs ou par regroupement familial, qui n’ont parfois jamais tranché entre rester et rentrer ;
  • des parents qui ont grandi entre le quartier et les étés au pays, souvent porteurs d’une double culture assumée tardivement ;
  • des jeunes adultes qui héritent de fragments — une langue partielle, des recettes, des récits troués — et choisissent ce qu’ils en font ;
  • des primo-arrivants récents, étudiants et diplômés, qui découvrent les démarches décrites dans notre série Comprendre le parcours d’intégration sans toujours se reconnaître dans l’histoire des aînés ;
  • des familles mixtes, de plus en plus nombreuses, qui inventent leurs propres transmissions.

Trois pays, un siècle et demi d’allers-retours, des langues plurielles, des mémoires en friction : la seule fidélité possible à cette histoire est de la raconter au pluriel. C’est ce que font les intéressés eux-mêmes — écrivains, cinéastes, historiens, petites-filles enregistrant leurs grands-pères — chaque fois qu’ils substituent au récit unique la vérité têtue des mille récits.

Maghreb générations identité

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