Témoignage recueilli par la rédaction à Rennes. Le prénom a été modifié à la demande de la personne.
Sarah a 22 ans. Elle est arrivée du Maroc début septembre pour un master de biologie à Rennes, avec deux valises, une admission obtenue en ligne et un français scolaire qu’elle croyait solide. Personne ne l’attendait à la gare. Ce qu’elle raconte des six premières semaines, ce n’est ni un drame ni une aventure : c’est une accumulation de petites portes fermées — un studio, un compte bancaire, un amphi où l’on ne comprend qu’une phrase sur deux — et la solitude de celle qui a réussi à partir et n’ose pas dire que c’est dur. Nous restituons son récit à la première personne.
Le premier soir, une chambre et un paquet de gâteaux
Je suis arrivée un jeudi, il pleuvait, évidemment. J’avais réservé une semaine dans une auberge de jeunesse en attendant de « trouver facilement un studio ». Le premier soir, j’ai dîné d’un paquet de gâteaux sur un lit superposé, en écoutant deux Allemandes rire dans la langue de leurs vacances. J’ai appelé ma mère, je lui ai dit que tout allait bien, que la ville était belle. Les deux choses étaient vraies en même temps : la ville était belle et j’avais envie de pleurer.
Le cercle impossible : un logement, un garant, un compte
On ne m’avait pas prévenue du cercle. Pour louer un studio, il faut un garant en France ou un dispositif de garantie ; pour certaines agences, un compte bancaire français ; pour ouvrir le compte, un justificatif de domicile ; pour avoir un domicile, un studio. J’ai tourné dans ce cercle pendant dix-sept jours. Je visitais des studios de dix mètres carrés avec quinze autres dossiers sous le bras, j’apprenais un vocabulaire entier — caution, quittance, état des lieux — que trois ans de français au lycée ne m’avaient jamais montré. C’est une étudiante ivoirienne, croisée à la cafétéria, qui m’a sortie de là en une conversation : la garantie publique pour les étudiants, les résidences du réseau universitaire, la liste des pièces à préparer d’avance. Tout était expliqué quelque part, mais il fallait déjà savoir que ça existait. Le dossier de ce site sur le logement quand on arrive le dit bien : le plus dur n’est pas de remplir les conditions, c’est d’apprendre lesquelles existent.

Les amphis à moitié compris
On croit que la langue, c’est le vocabulaire. Non. En cours, je connaissais les mots — c’est de la biologie, la moitié vient du latin. Ce qui me perdait, c’était la vitesse, les plaisanteries du professeur qui faisaient rire tout l’amphi deux secondes avant moi, les consignes données oralement à la fin quand tout le monde range ses affaires dans un bruit de chaises. Pendant un mois, j’ai photographié les diapositives et reconstruit les cours le soir, seule, ce qui me prenait trois heures pour deux heures de cours. Je n’osais pas demander. Demander, c’était avouer. La première fois que j’ai posé une question à voix haute, en semaine six, j’avais préparé ma phrase pendant tout le cours. Le professeur a répondu normalement, le monde ne s’est pas écroulé, et deux étudiantes sont venues me dire après qu’elles n’avaient pas compris non plus.
« Le plus difficile, ce n’était pas d’être loin. C’était de réussir dehors et de me perdre dedans, et de ne pouvoir le dire à personne : ici je ne connaissais personne, et là-bas tout le monde était si fier. »
Sarah, 22 ans, Rennes — propos recueillis par la rédaction
Six semaines, jour après jour
Dans son téléphone, Sarah a retrouvé les dates exactes ; sa chronologie donne la mesure du temps que prend chaque porte.
| Période | Ce qui se passe | Ce que Sarah retient |
|---|---|---|
| Semaine 1 | Arrivée, auberge de jeunesse, inscription administrative à l’université, premières visites de studios | « J’avais tous les papiers sauf ceux qu’on me demandait. » |
| Semaine 2 | Refus de plusieurs dossiers de location, découverte du système de garant, premier rendez-vous bancaire annulé faute de justificatif de domicile | « Le cercle : pas de logement sans compte, pas de compte sans logement. » |
| Semaine 3 | Rencontre décisive à la cafétéria, dossier de garantie monté en deux soirées, place obtenue en résidence universitaire | « Une conversation de vingt minutes m’a fait gagner un mois. » |
| Semaine 4 | Emménagement dans 9 m², ouverture du compte, achat d’une casserole, d’une couette et d’une plante | « La plante, c’était pour avoir quelque chose à faire vivre. » |
| Semaine 5 | Démarches de séjour en ligne, affiliation à l’assurance maladie étudiante, premiers travaux notés | « J’ai découvert que la santé aussi, c’est un dossier. » |
| Semaine 6 | Première question posée en amphi, premier dîner chez des camarades, premier week-end sans appeler chez elle « par oubli, pas par tristesse » | « C’est là que les six semaines se sont terminées, je crois. » |
Ce que Sarah aurait voulu qu’on lui dise avant de partir
- Commencer les démarches de logement des semaines avant l’arrivée, et demander à l’université la liste réelle des résidences et des dispositifs de garantie ;
- Arriver avec un dossier papier complet et des copies — actes, attestations, photos d’identité, relevés — car chaque guichet demande une combinaison différente des mêmes documents ;
- Prévoir un vrai budget pour le premier mois, cautions et doubles loyers compris : les frais d’installation dépassent toujours ce qu’on avait calculé, comme le détaille le guide du budget de la première année ;
- S’occuper de la couverture santé dès les premiers jours, sans attendre d’être malade — les démarches sont expliquées dans le dossier santé et accès aux soins ;
- Parler aux étudiants étrangers des promotions précédentes : ils détiennent le mode d’emploi que personne n’écrit ;
- Accepter que les six premières semaines soient les pires, et les traiter comme une saison, pas comme un verdict sur soi.
Note de la rédaction : la solitude des premières semaines n’est pas un détail
Les témoignages que nous recueillons auprès d’étudiants étrangers se ressemblent tous sur un point : la difficulté n’est presque jamais académique d’abord, elle est logistique et sociale — et elle se tait, parce que partir étudier à l’étranger est vécu comme un privilège qui interdit la plainte. Les services d’accueil, associations étudiantes et parrainages existent précisément pour ce moment-là ; notre guide pour trouver une association et notre dossier sur les premiers mois après l’arrivée recensent les points d’appui, et notre article sur les documents administratifs aide à préparer le dossier qui ouvre toutes les autres portes.

La plante sur le rebord de la fenêtre
Aujourd’hui, Sarah est en deuxième année de master. Elle participe au parrainage de son université : en septembre dernier, c’est elle qui attendait à la gare une étudiante arrivée de Tunis, avec un panneau en papier et la liste, imprimée, de tout ce qu’il faut faire dans l’ordre. La plante de la semaine quatre a survécu et a déménagé avec elle, en colocation. Sarah dit qu’elle ne sait pas encore où elle vivra après le diplôme — ici, là-bas, ailleurs. Elle dit aussi que ce n’est plus une question qui l’empêche de dormir.
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