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« J’ai appris le français avec les factures » — le récit d’Amina

Arrivée d’Algérie à trente-quatre ans sans un mot de français, Amina a appris la langue dans les courriers administratifs. Elle raconte, à la première personne.

« J’ai appris le français avec les factures » — le récit d’Amina
Photographie — Histoires & témoignages · Roots Without Borders

Témoignage recueilli par la rédaction à Lyon, au printemps. Le prénom a été modifié à la demande de la personne.

Amina a 41 ans. Elle vit à Lyon, dans le 8e arrondissement, depuis sept ans. Quand elle est arrivée d’Algérie, à 34 ans, elle ne parlait pas français : elle avait grandi dans une famille arabophone, quitté l’école tôt, et le français des administrations lui était aussi opaque qu’une langue morte. Elle raconte ici, à la première personne, comment elle a appris — non dans un manuel, mais dans les enveloppes à fenêtre qui s’empilaient sur la table de la cuisine.

La table de la cuisine, couverte de papier

Les premiers mois, le courrier me faisait peur. Chaque enveloppe à fenêtre, je la posais sur la table sans l’ouvrir. Mon mari rentrait tard des chantiers, il lisait vite, il disait « c’est rien » ou « c’est important » et je ne savais jamais pourquoi. Un jour, il y a eu un mot que j’ai reconnu toute seule : relance. Je l’avais déjà vu sur une autre lettre. Deux lettres, le même mot. J’ai compris que le papier parlait une langue qui se répète. C’est là que j’ai commencé.

« Échéance », mon premier mot français

Je n’ai pas appris le français avec « bonjour » et « merci ». Ces mots-là, je les ai attrapés dans la rue. Mon vrai premier mot, celui que j’ai déchiffré lettre par lettre avec le doigt, c’est échéance. Il était en gras, à côté d’une date et d’un montant : le jour où l’argent doit sortir. Ensuite il y a eu montant dû, régularisation, justificatif. Des mots que même des Français trouvent laids. Moi, je les trouvais beaux, parce que chacun était une porte. Je les recopiais dans un cahier d’écolier, le français à gauche, l’arabe à droite, avec mes propres définitions : « justificatif = papier qui prouve que tu ne mens pas ».

Les lettres administratives ont une grammaire à elles : « nous vous informons que », « sauf erreur de notre part », « à défaut de paiement ». Au début c’était un mur. Après un an, c’était une chanson que je connaissais par cœur.

Atelier sociolinguistique dans un centre social
Le jeudi matin, l’atelier du centre social part de vraies enveloppes et de vrais formulaires.

Le dictionnaire de la pharmacie et la dame du guichet

Je n’étais pas toute seule, il faut le dire. Il y avait la pharmacienne du quartier, qui un jour m’a offert un vieux dictionnaire de poche que personne n’achetait plus. Il y avait la dame du guichet de la poste qui, me voyant recopier les mots, s’est mise à parler plus lentement, sans jamais me parler comme à une enfant. Elle ne simplifiait pas, elle ralentissait. Ceux qui simplifient vous laissent dehors gentiment ; ceux qui ralentissent vous tiennent la porte.

L’atelier du jeudi matin

Au bout de deux ans, une voisine m’a parlé d’un atelier sociolinguistique dans un centre social, le jeudi matin. J’y suis allée en pensant que j’allais avoir honte. On était douze femmes et deux hommes, des âges et des pays différents. La formatrice a posé sur la table de vraies enveloppes, de vrais formulaires, et j’ai compris que ma méthode de la cuisine, c’était déjà une méthode. Elle m’a juste donné ce qui me manquait : l’oral. Parce que lire une convocation, je savais. Téléphoner pour déplacer le rendez-vous, non. On s’entraînait à deux, une qui fait la secrétaire, une qui appelle. On apprenait des choses que les cours classiques n’apprennent pas, comme le montre le dossier de ce site sur l’apprentissage du français à l’âge adulte : le français des adultes, c’est d’abord le français des situations.

C’est aussi à l’atelier que j’ai enfin compris la logique des documents administratifs : pourquoi on vous demande trois fois le même justificatif, ce qu’il faut garder, ce qu’on peut jeter. Le jour où j’ai rempli seule un dossier complet pour l’école des petits, je suis rentrée à pied par le parc, exprès, pour faire durer le trajet.

Ce que j’aurais aimé savoir en arrivant

Quand des femmes arrivent aujourd’hui dans mon immeuble, je leur dis toujours les mêmes choses. Voilà ce que j’aurais voulu qu’on me dise à moi, dès les premiers mois après l’arrivée :

  • Ouvrez tout le courrier le jour même, même sans comprendre : une date et un montant se lisent dans toutes les langues, et c’est souvent l’essentiel.
  • Gardez chaque papier dans une seule pochette, par thème et par année ; l’administration oublie, mais elle n’aime pas que vous oubliiez.
  • Faites-vous un cahier de mots, avec vos définitions à vous : ce qu’on formule soi-même, on ne le perd plus.
  • Cherchez l’atelier du quartier avant le grand organisme : c’est souvent au centre social, à la mairie ou à la bibliothèque que ça commence vraiment.
  • Ne laissez personne téléphoner à votre place trop longtemps, même par gentillesse : chaque appel qu’on fait pour vous est un appel que vous n’apprenez pas à faire.
  • Notez le nom des gens qui vous aident aux guichets : revenir vers la même personne change tout, et dire merci avec son nom, c’est déjà une phrase française complète.

« Les gens croient que j’ai appris le français dans les livres. Non. J’ai appris le français dans les factures, parce que les factures, elles, ne vous attendent pas. »

Amina, 41 ans, Lyon — propos recueillis par la rédaction

La signature

Pendant longtemps, je signais les papiers que mon mari ou l’assistante sociale me tendaient, au stylo, à l’endroit qu’on me montrait du doigt. Signer sans lire, c’est mettre son nom sous la parole d’un autre. Le jour où j’ai signé la première fois un document que j’avais lu seule, entièrement, de « Madame, » jusqu’à « veuillez agréer », ma signature était la même, mais ce n’était plus la même main. Plus tard, j’ai suivi la formation liée au contrat d’intégration républicaine, et la formatrice m’a demandé où j’avais appris. J’ai répondu : dans ma cuisine, madame. Elle a cru que je plaisantais.

Note de la rédaction : les ateliers sociolinguistiques

Les ateliers sociolinguistiques (ASL), portés le plus souvent par des centres sociaux et des associations de quartier, partent des situations concrètes de la vie quotidienne — courrier, école, santé, transports — plutôt que d’une progression grammaticale classique. Ils s’adressent en priorité aux adultes peu ou pas scolarisés dans leur pays d’origine et fonctionnent souvent avec des bénévoles formés. Pour trouver une structure près de chez soi, notre guide pour trouver une association détaille les démarches ; sur le fond, notre article consacré à la diaspora maghrébine en France revient sur la place particulière des femmes arrivées à l’âge adulte dans ces parcours d’apprentissage.

Mains recopiant des mots dans un cahier d’écolier
Le cahier d’écolier : le français à gauche, l’arabe à droite, et des définitions à soi.

Ce qui reste à lire

Aujourd’hui, je travaille comme aide à domicile chez des personnes âgées. C’est moi qui lis leur courrier, parfois, quand leurs yeux ne suivent plus. Le cahier d’écolier est toujours dans le tiroir de la cuisine. Il reste des pages blanches à la fin. Je ne les ai jamais remplies, mais je ne le jette pas. On ne sait jamais quels mots la vie va encore m’envoyer par la poste.

témoignage français femmes

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