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Diaspora arménienne : mémoire, langue et transmission

De Marseille à Valence, la diaspora arménienne de France a fait de la mémoire un projet collectif. Écoles, églises, associations : l’architecture d’une transmission volontaire.

Diaspora arménienne : mémoire, langue et transmission
Photographie — Diasporas du monde · Roots Without Borders

Sur les quais de Marseille, au début des années 1920, débarquent des milliers de rescapés du génocide des Arméniens perpétré dans l’Empire ottoman à partir de 1915. Ils arrivent apatrides, souvent munis du seul passeport Nansen, avec pour bagage une langue, une foi et le souvenir de villes qu’ils ne reverront pas. Un siècle plus tard, la diaspora arménienne de France compte parmi les mieux organisées du monde, avec ses écoles, sa presse, ses églises et ses lieux de mémoire. Mais cette réussite collective affronte un défi intime : l’arménien occidental, la langue des rescapés, est aujourd’hui classé parmi les langues en danger.

Marseille, porte d’entrée des rescapés

Après 1915 et l’échec du foyer arménien de Cilicie, la France devient l’une des principales destinations des survivants, d’autant qu’elle recrute alors massivement de la main-d’œuvre étrangère pour reconstruire le pays après la Grande Guerre. Marseille sert de sas : camps de transit, hôtels meublés, quartiers d’entraide. Beaucoup y restent ; d’autres remontent la vallée du Rhône au gré des embauches. Ces premiers mois après l’arrivée, faits de baraquements et de travail en usine, ont durablement marqué la mémoire des familles.

Se dessine alors une géographie qui persiste aujourd’hui : Marseille et ses quartiers arméniens historiques, Valence et sa basse ville, Lyon et sa banlieue, Décines et son église, Paris enfin, avec Issy-les-Moulineaux et Alfortville, parfois surnommée « la petite Arménie ». Dans ces villes, les rues, les khatchkars (croix de pierre) et les mémoriaux du 24 avril inscrivent l’histoire arménienne dans le paysage français.

Une diaspora qui s’organise pour durer

Ce qui frappe l’observateur, c’est la densité institutionnelle construite en quelques décennies par des réfugiés arrivés sans rien. Là où d’autres migrations se sont structurées lentement, la diaspora arménienne a très tôt compris que sa survie culturelle dépendait d’un tissu d’institutions propres :

  • Les églises, apostoliques surtout, mais aussi catholiques et évangéliques arméniennes, qui furent bien plus que des lieux de culte : état civil de substitution, école du dimanche, caisse d’entraide — un rôle que nous analysons dans notre dossier sur religion et communauté en migration ;
  • Les écoles bilingues, de la maternelle au lycée, principalement en région parisienne, à Marseille et dans la région lyonnaise, où l’arménien est langue d’enseignement à part entière ;
  • La presse et l’édition, avec des journaux en arménien publiés en France dès l’entre-deux-guerres, puis des radios et des médias en ligne bilingues ;
  • Les associations culturelles, sportives et de bienfaisance, souvent centenaires, qui organisent scoutisme, chorales, cours de danse et collectes pour l’Arménie ;
  • Les partis et organisations politiques diasporiques, nés dans l’Empire ottoman et reconstitués en exil, qui ont longtemps structuré la vie communautaire et le combat pour la reconnaissance du génocide.

Ce maillage explique une intégration à la fois profonde — les Arméniens de France sont français depuis des générations, présents dans tous les métiers, les arts et la vie publique — et fidèle à elle-même : on peut naître, étudier, se marier et être enterré « en arménien » sans quitter la France.

Grand-mère arménienne et sa petite-fille numérisant des photographies de famille
Numériser l’album familial : dans la diaspora arménienne, l’archive est une affaire qui se transmet.

La mémoire comme projet collectif

La diaspora arménienne ne se contente pas de se souvenir : elle a fait de la mémoire un projet. La transmission du récit du génocide, longtemps portée par les rescapés eux-mêmes, est passée aux enfants puis aux petits-enfants, qui ont recueilli témoignages, photographies et archives familiales. La reconnaissance publique du génocide par la France en 2001, puis l’instauration d’une journée nationale de commémoration, ont couronné des décennies de mobilisation.

Cette culture de l’archive familiale a valeur d’exemple pour toutes les diasporas : recueillir la parole des aînés avant qu’il ne soit trop tard est un geste que chacun peut accomplir, comme l’explique notre guide pour enregistrer les récits des aînés. Les guerres récentes autour du Haut-Karabagh ont ravivé cette conscience diasporique chez les plus jeunes, y compris chez ceux qui ne parlent plus la langue.

« Ma grand-mère est arrivée de Smyrne à douze ans, seule. Elle ne racontait presque rien, mais elle chantait. C’est par ses chansons que j’ai appris l’arménien. Aujourd’hui, je les enregistre pour ma fille, parce que je sais que si je ne le fais pas, tout s’arrête avec moi. »

Astrid, 54 ans, Alfortville — propos recueillis par la rédaction

L’arménien occidental, une langue en sursis

Le paradoxe est douloureux. La diaspora issue de 1915 parle l’arménien occidental, distinct de l’arménien oriental en usage en Arménie. Privé d’État, de territoire et d’administration, l’arménien occidental ne vit que par la volonté des familles et des écoles diasporiques. L’UNESCO le classe parmi les langues en danger : en France comme aux États-Unis ou au Liban, la génération qui l’avait pour langue première s’éteint, et les petits-enfants le comprennent plus qu’ils ne le parlent.

Les leviers de la revitalisation

Face à cette érosion, les initiatives se multiplient : classes d’immersion, colonies de vacances en arménien, applications d’apprentissage, ateliers pour parents désireux de retrouver la langue perdue. Les recherches sur le bilinguisme, ses mythes et ses réalités confortent ces efforts : transmettre deux langues n’a jamais retardé un enfant, et la langue du cœur peut cohabiter sereinement avec celle de l’école. Le cas arménien illustre aussi ce que nous décrivons dans notre enquête sur les langues en danger : sans locuteurs quotidiens, les institutions ne suffisent pas ; sans institutions, les locuteurs s’isolent. Il faut les deux.

Repère historique

Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman, commencé en avril 1915, a fait plus d’un million de morts et jeté les survivants sur les routes de l’exil. La France de l’entre-deux-guerres, en quête de main-d’œuvre, en a accueilli plusieurs dizaines de milliers, arrivés pour la plupart par Marseille avec le passeport Nansen créé pour les apatrides. De nouvelles vagues ont suivi : Arméniens du Liban et de Syrie fuyant les guerres du Proche-Orient à partir des années 1970, puis citoyens d’Arménie après l’indépendance de 1991.

Des vagues successives, une communauté plurielle

Parler de « la » diaspora arménienne au singulier est d’ailleurs une commodité. Les descendants des rescapés de 1915, français depuis trois ou quatre générations, côtoient les Arméniens du Liban ou de Syrie arrivés à partir des années 1970, puis les ressortissants de la République d’Arménie venus après 1991, qui parlent l’arménien oriental et entretiennent un lien direct avec Erevan. Ces groupes n’ont ni la même langue exactement, ni la même mémoire, ni les mêmes démarches : les nouveaux arrivants affrontent les parcours administratifs que décrit notre série Comprendre le parcours d’intégration en France, quand les anciens s’interrogent surtout sur ce qu’ils transmettront.

Mains allumant un cierge dans une église arménienne
Dans la pénombre d’une église apostolique, un geste centenaire relie les vivants aux disparus.

Transmettre, encore

Un siècle après les quais de Marseille, la diaspora arménienne de France démontre qu’une communauté née d’une catastrophe peut devenir un acteur durable de son pays d’accueil sans renoncer à ce qui la fonde. Son avenir se joue désormais moins dans les commémorations que dans les cuisines et les salles de classe : chaque enfant qui apprend l’alphabet de Mesrop Machtots, chaque famille qui numérise ses lettres et ses photographies, prolonge d’une génération une histoire que l’on a voulu effacer. La mémoire a été sauvée ; c’est maintenant la langue qu’il faut sauver, et cette bataille-là se gagne à voix basse, un enfant à la fois.

Arménie mémoire écoles

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