Quand on lui demande de raconter son enfance à Diyarbakır, Rojda commence en français, s’arrête, cherche, puis s’excuse : « Ça ne veut rien dire, comme ça. » Ce qu’elle a vécu, elle l’a vécu en kurde ; ce qu’on lui demande de dire, il faut le dire en français. Entre les deux, quelque chose résiste. Toute personne migrante connaît cette expérience : porter une histoire dans une langue et devoir la livrer dans une autre, devant un médecin, un juge, ou ses propres enfants. Traduire son histoire n’est pas une opération technique ; c’est un travail intime, parfois impossible, toujours transformateur.
Vivre dans une langue, raconter dans une autre
La mémoire n’est pas rangée dans des dossiers neutres qu’on ouvrirait indifféremment en français ou en bambara. Les souvenirs sont tissés dans la langue où ils ont été vécus : la cuisine d’une grand-mère appelle ses mots à elle, une peur d’enfance revient avec les phrases qui l’ont entourée. Les raconter dans une autre langue, c’est les déménager — des choses se cassent, d’autres se perdent, certaines réapparaissent transformées. Beaucoup de bilingues ne racontent pas la même histoire selon la langue : plus factuelle dans la langue apprise, plus charnelle dans celle de l’enfance ; parfois l’inverse, la distance de la langue seconde permettant de dire l’indicible. Aucune version n’est fausse : ce sont deux traductions d’un original qui n’existe plus qu’en éclats.
Les mots qui refusent de passer
Chaque langue découpe le monde à sa façon, et certains mots concentrent tant de culture qu’aucun équivalent ne les épuise. Les personnes migrantes vivent avec ces mots-frontières, souvent laissés tels quels dans leurs phrases françaises :
| Mot | Langue | Approximation française | Ce qui se perd en route |
|---|---|---|---|
| Saudade | portugais | Nostalgie, manque | Un manque doux, presque savouré — son plaisir mélancolique n’a pas d’équivalent. |
| Hchouma | arabe maghrébin | Honte, pudeur | Tout un code social, le regard de la communauté, l’honneur familial — « honte » n’en couvre qu’un angle. |
| Gurbet | turc | Exil, étranger | La condition de celui qui vit loin des siens : lieu, sentiment et statut, chantés par des générations d’émigrés. |
| Han (한) | coréen | Chagrin, ressentiment | Une douleur collective, sédimentée sur des générations, mêlée d’endurance. |
| Teranga | wolof | Hospitalité | Une éthique sociale entière d’honneur rendu à l’hôte — « hospitalité » en est la version administrative. |
| Toska | russe | Mélancolie, ennui | Une langueur de l’âme sans objet, entre nostalgie et douleur sourde, que « mélancolie » aplatit. |
Ces intraduisibles ne sont pas des curiosités de dictionnaire : ce sont souvent les mots dont on aurait précisément besoin pour se raconter — et ceux-là ne passent pas. D’où ces conversations où l’essentiel tient dans un mot étranger suspendu dans une phrase française.

Quand la traduction devient une question de survie
Il y a des lieux où mal traduire coûte cher. À l’hôpital, décrire une douleur dans une langue mal maîtrisée peut fausser un diagnostic ; le recours à des interprètes professionnels — inégalement disponible selon les établissements — change la qualité des soins, comme le rappelle notre article sur la santé et l’accès aux soins. En matière d’asile et de justice, l’enjeu est plus vertigineux : le récit d’une persécution, livré à travers un interprète, devient la pièce centrale d’un dossier, et sa cohérence est scrutée. Or un récit traduit est un récit transformé — chronologie remise en ordre, émotions lissées, détails culturels devenus opaques — et ce qui ressemble à une incohérence est parfois une simple perte en traduction. Traduire un traumatisme demande du temps et de la confiance, ressources rares dans les procédures, dont notre dossier sur le parcours d’intégration décrit le cadre.
Les enfants traducteurs, une inversion des rôles
Faute d’interprètes, ce sont souvent les enfants qui traduisent : à huit ou dix ans, ils accompagnent leurs parents chez le médecin, à la banque, à la préfecture. Cette expérience, explorée dans notre récit consacré aux enfants interprètes, forge des compétences réelles — agilité, maturité — mais à un prix : des enfants exposés trop tôt à des diagnostics, des dettes, des récits de violence, et une hiérarchie familiale inversée. Traduire son histoire, c’est alors confier ce qu’on a de plus intime à son propre enfant, en espérant qu’il transmette sans trop comprendre.
À neuf ans, j’ai traduit à ma mère que sa tumeur était maligne. Le médecin a dit « grave » ; en arabe, j’ai dit « un peu malade ». J’ai porté ce mensonge tout seul pendant des mois. On ne devrait jamais demander ça à un enfant.
Karim, 34 ans, Marseille — propos recueillis par la rédaction
Écrire pour se traduire soi-même
Face à ces pertes, beaucoup finissent par prendre la plume — souvent dans la langue du pays d’accueil. La littérature française est riche d’écrivains venus d’ailleurs qui ont choisi le français parce qu’il n’était pas la langue du souvenir : sa distance protège, son étrangeté oblige à la précision, et ce qui était trop brûlant devient dicible dans la langue apprise. Nul besoin d’être écrivain : tenir un carnet, écrire pour ses enfants, enregistrer son propre récit sont autant de manières de reprendre la main sur sa traduction. On trouvera une méthode dans notre guide pour archiver son histoire familiale, et une inspiration dans le récit consacré aux lettres de famille, où tant de migrations se sont racontées en temps réel.
- Raconter d’abord dans la langue du vécu. Enregistrer ou écrire le souvenir dans sa langue d’origine, même imparfaitement : c’est la version source, celle qui garde la chair.
- Traduire ensuite, sans viser l’équivalence. Accepter que la version française soit une autre œuvre, avec ses trouvailles propres, plutôt qu’une copie dégradée.
- Garder les intraduisibles. Laisser les mots-frontières dans le texte, avec une explication : ce sont des portes, pas des échecs de traduction.
- Faire relire par deux générations. Un aîné vérifie la fidélité au vécu, un plus jeune la clarté en français : le texte devient un pont.
- Dater et contextualiser. Noter quand, où et pour qui l’on écrit : dans vingt ans, ces précisions vaudront de l’or.
Interprète professionnel ou proche bien intentionné ?
Pour les rendez-vous à fort enjeu — santé, justice, asile — l’interprète professionnel n’est pas un luxe : tenu à la neutralité et au secret, il connaît le vocabulaire technique et évite qu’un proche n’entende ce qui ne le regarde pas. On peut demander un interprète à l’hôpital ou au tribunal ; la demande n’aboutit pas toujours, mais elle est légitime. Le proche qui dépanne reste précieux au quotidien — pas pour annoncer un diagnostic.

Habiter l’entre-deux
On pourrait croire que traduire son histoire est une étape : un jour, la langue nouvelle serait acquise, et le récit passerait sans perte. Ceux qui vivent entre deux langues savent qu’il n’en est rien — et que ce n’est pas une malédiction. L’entre-deux devient un lieu habitable : une conscience aiguë des mots, une tendresse pour les nuances, une capacité à voir chaque langue depuis l’autre. L’histoire traduite n’est pas l’histoire trahie ; c’est l’histoire augmentée d’un voyage. C’est peut-être là l’héritage le plus fidèle : le goût de circuler entre les langues, avec, quelque part dans une boîte, la version originale enregistrée dans la voix de celui qui l’a vécue.
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Roots Without Borders recueille des témoignages de personnes ayant migré, de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Si vous souhaitez partager un parcours, une archive familiale ou une expérience de transmission linguistique, écrivez-nous à [email protected] ou via notre page de contact.